Saïd Hajji, patriote d'avant-garde et journaliste engagé - par Abderraouf Hajji
Monsieur le Président du Club National de la Presse,
Madame, Messieurs les participants,
Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi tout d'abord de souhaiter un prompt rétablissement
au grand patriote et compagnon de lutte de Saïd Hajji, Abou Bakr
Kadiri qui, pour des raisons de santé, a été empêché d'apporter
son témoignage des évènements tels qu'il les a vécus et qu'il a,
du reste, décrits dans de nombreux ouvrages consacrés à cette
période névralgique de l'histoire contemporaine du Maroc.
Il s'agit d'une période clé de la lutte engagée par le Mouvement
National pour obtenir de l'autorité occupante l'autorisation
d'imprimer des journaux nationaux, en particulier en langue arabe.
Cette période des années trente du siècle écoulé est donc le thème
que je me propose d'aborder ce soir, en m'appuyant sur une analyse
exhaustive de la situation de la presse nationale telle qu'elle
ressort de l'oeuvre journalistique de Saïd Hajji, comparée à ce
ce qu'est devenue la situation de la presse marocaine au lendemain
de l'indépendance et au-delà.
L'exposé que je compte consacrer à cette analyse va évoluer autour
de quatre pôles d'intérêt:
- Dans un premier temps, j'essaierai de décrire les premiers pas de
Saïd Hajji dans le domaine du journalisme.
- Je passerai ensuite à la seconde étape au cours de laquelle il a
pris la ferme résolution d'exercer à plein temps le métier de
journaliste.
- Le troisième volet sera focalisé sur l'action qu'il a menée avec
ses compagnons de lutte au sein du Mouvement National pour arracher la
mise en oeuvre
du "Cahier
des Revendications du Peuple Marocain" qui mettait l'accent
sur la nécessité d'obtenir par tous les moyens l'accord de publication
d'une presse nationale libre.
- La dernière partie sera consacrée à une approche comparative de la
situation de la presse nationale qui prévalait à l'époque de Saïd
à celle d'aujourd'hui.
1. Vocation journalistique précoce de Saïd Hajji
Le présent exposé nous ramène à l'année 1927 qui a connu un mouvement
de réveil de la conscience nationale et un début de mobilisation des
ressources humaines destinée à assurer l'unité de la nation autour de
principes et d'objectifs communs.
Notre pays occupait, pendant cette période, une place privilégiée au
sein des courants d'idées qui se confrontaient sur la scène politique
et journalistique en France, où la plupart des organes de presse
consacraient des pages entières de leurs publications à la situation
politique au Maroc, pendant que les Autorités du Protectorat dans
notre pays s'intéressaient à la mise en place des mesures coercitives
qu'elles se préparaient à nous imposer dans le cadre du nouveau régime
d'Administration Directe.
C'est dans ces circonstances qu'une voix s'est élevée au sein de la
jeunesse éclairée de Salé, s'exprimant au nom de la majorité
silencieuse d'une population médusée, une voix qui ne pouvait être
que celle de Saïd, alors âgé de 15 ans, revendiquant le respect des
droits de l'homme, insistant sur la nécessité d'abroger les mesures
discriminatoires prises à l'encontre des nationaux et demandant
l'instauration d'un régime approprié de libertés publiques.
C'est aussi dans ces conditions qu'il a jugé le moment opportun de
créer une association à caractère socio-culturel, en se fondant sur
la Loi adoptée par le législateur français en 1901 qui stipule dans
son article 12 que: "Les associations se créent en toute liberté,
sans autorisation ni déclaration préalables".
Cette association, du nom d'Alwidad, est considérée comme le premier
noyau qui a accompagné l'émergence de l'esprit associatif à partir duquel
Saïd entendait bâtir les fondements de la société civile.
Il a procédé à la création du journal "Alwidad" qui était entièrement
manuscrit et reproduit en plusieurs exemplaires par une équipe de
bénévoles pour être distribués aussi bien à Salé que dans les autres
grandes villes du Royaume. Grâce à ce journal, il a pu donner libre
cours à sa ferme volonté de faire partager par la classe des
intellectuels l'idée qu'il se faisait d'un Maroc libre, ouvert au
progrès et aux conditions de la vie du monde moderne. Ce journal
s'était fixé comme mission:
"d'oeuvrer pour le bien de la nation et le réveil des
consciences"
et, comme devise:
"Notre principe, notre mot d'ordre, notre objectif sont l'entente et
la concorde entre les peuples, les races et les religions".
En première page d'un de ses numéros spéciaux, on pouvait lire une
citation célèbre extraite d'un discours de Saâd Zaghloul:
"Le droit prime la force, la nation passe avant le gouvernement".
Toujours dans le cadre de cette association, Saïd a initié
plusieurs autres journaux, tous manuscrits et placés sous sa
direction, parmi lesquels, outre l'hebdomadaire "Alwidad" déjà
cité, le "widad" mensuel qu'il faisait paraître en 24 pages et
où il abordait des questions en rapport avec le mouvement des idées
qui occupaient l'esprit de la classe intellectuelle de l'époque, le
journal "Alwatan" où il essayait de réveiller les consciences
endormies, et le journal "Almadrassa" dans lequel il fustigeait
les méthodes archaiques de l'enseignement traditionnel et invitait ses
compatriotes à opter pour l'enseignement classique, seul à même de
frayer la voie à un avenir de progrès et d'ouverture vers le monde de
la modernité.
Saïd a complété cette panoplie de journaux par un "répertoire
illustré" dans lequel il documentait ses articles par un choix de
photos de la semaine ayant un caractère politique, culturel et
artistique. De plus, il se servait de tous ses journaux pour publier
la synthèse d'ouvrages historiques, littéraires et scientifiques ainsi
qu'un choix judicieux des évènements ayant marqué l'actualité
nationale et un résumé de la revue de presse internationale.
Lorsque "le Club Littéraire de Salé" a été créé en 1927,
Saïd y a trouvé le lieu idéal pour réveiller les esprits endormis et
mettre en valeur les idées de progrès et les aspects positifs des
avantages que procure la modernité. Ses interventions avaient toutes
pour but de faire appel au sens du devoir qui doit s'accompagner d'une
prise de conscience des responsabilités sans lesquels la jeunesse ne
serait jamais en mesure de faire vibrer en elle la fibre
patriotique.
En tant qu'intellectuel, Saïd était très en avance sur son temps. Ses
propos et ses causeries revêtaient toujours un caractère didactique de
nature à soutenir l'esprit et le sens de l'orientation qu'il donnait à
la démarche de son argumentation. Il a choisi la conférence littéraire
en tant qu'outil de prise de conscience. tantôt invitant notre jeunesse
à méditer sur l'énorme progrès accompli par "la renaissance littéraire
arabe". tantôt fustigeant l'idée déformée qu'a le public du Moyen
Orient du Marocain, comme il l'a magistralement dépeinte dans la causerie
qu'il a intitulée: "Le Maroc tel que le perçoit l'Orient Arabe".
Il a pris une part active au mouvement de protestation contre le
"Dahir
berbère" (du 16 Mai 1930) qui, au motif de réorganiser la justice
berbère, avait pour but de soustraire les trois quarts de la
population marocaine à la loi musulmane et par conséquent à l'autorité
temporelle et spirituelle du Sultan qui en est le garant
institutionnel. S'inscrivant dans la logique ségrégationniste dictée
par la devise "divide et impera", la politique berbère
introduite par l'Administration coloniale n'a pas tardé à provoquer
une levée de boucliers des jeunes patriotes de Salé qui se sont rendus
en masse à la grande mosquée pour réciter ensemble la prière
du "latif".
La participation de Saïd à cette manifestation lui a valu
l'interdiction de se rendre à Naplouse en Palestine où il comptait
poursuivre ses éudes. Il a dû attendre la levée de cette mesure au
mois de Novembre 1930 pour obtenir l'autorisation de se rendre non pas
à
Naplouse, "ville
réputée pour son fanatisme musulman et sa xénophobie", mais à
Beyrout qui était à l'époque placée sous mandat français, ce qui
permettrait d'exercer une surveillance étroite sur les activités
journalistiques et politiques du jeune Saïd. Cette surveillance ne l'a
pas empêché de prendre attache avec les organes de presse de la
région, leur fournissant des articles sur la situation lamentable que
traversait le Maroc; et c'est à partir de là que ses talents
journalistiques ont littéralement explosé.
Ecoutons le
témoignage d'Abdelhadi Zniber, un de ses condisciples originaire
de Salé, qui l'avait rejoint à Beyrout:
"Saïd nous faisait entrevoir comment ses espoirs pouvaient devenir une
aventure réelle. Il nous entretenait de ses projets futurs de journaux
et de revues et n'omettait pas de rappeler à chacun d'entre nous les
devoirs qu'il lui avait assignés pour assumer la lourde responsabilité
de mener à bien l'entreprise qu'il projetait de réaliser. Il nous parlait
des méthodes d'impression et de tirage, du choix des thèmes et de la
classification des articles, de ses éditoriaux, du comité de rédaction
et du choix des rédacteurs. Il nous entretenait aussi des bulletins
d'informations qu'il envisageait de publier sous forme de supplément
du journal quotidien, ainsi que de la revue littéraire qu'il destinait
à la classe des intellectuels. Il mettait l'accent sur la couleur de
la couverture qu'il considérait comme un élément important de l'image
qu'il entendait donner à cette publication. Il avait beaucoup
d'admiration pour les revues de la maison d'éditions égyptienne
'Dar Al Hilal', y voyant un exemple à suivre pour tout ce qu'il comptait
entreprendre. Il était émerveillé par le raffinement et l'élégance de
ses tirages et ne tarissait pas d'éloges sur l'aspect esthétique de ses
réalisations".
Et d'ajouter dans ce témoignage:
"Il était impossible de s'imaginer Saïd loin du monde de la presse. A la
sortie des cours, il se dirigeait droit vers les maisons d'éditions et
les ateliers d'impression. En classe, son pupitre était chargé d'une pile
de journaux et de revues qui lui servaient à constituer avec les coupures
de presse une banque de données sur les évènements politiques et
littéraires qui l'intéressaient. Lorsque je lui posais des questions
mêlées de reproches au sujet de toutes ces coupures de journaux entassées
sur son pupitre, toutes annotées d'un crayon rouge ou bleu, il se riait
de mon ignorance de l'importance du rôle des ciseaux et du crayon rouge
dans la vie des journaux et de la presse".
J'en arrive ainsi à la seconde partie de cet exposé qui me permettra de
lever le voile sur le choix porté par Saïd de s'adonner à plein temps à
la profession journalistique.
2. Option de Saïd pour la profession journalistique
Parmi les professions libérales, Saïd a opté pour la profession
journalistique qu'il considérait comme l'instrument le plus efficace
pour véhiculer les idées de progrès et de liberté d'une part et, comme
l'a souligné le journal "Almaghrib" dans un article paru un an après
sa disparition, rédigé par son successeur à la direction du journal,
Kacem Zhiri, parce qu'il comprenait l'importance de la presse et
mesurait le penchant et les prédispositions naturelles qu'il avait
pour exercer le métier de journaliste, d'autre part. Il savait qu'il
était né pour accomplir cette mission et que l'importance de la presse
était évidente et n'avait nul besoin d'être démontrée.
Le choix de Saïd s'est porté sur la profession journalistique pour
en faire l'instrument qui permet de chasser le spectre de la paresse
et de la nonchalence qui pèse sur le dos de ses compatriotes et,
depuis que le premier No du journal "Almaghrib" a vu le jour à
la mi-avril 1937, il n'a cessé d'aspirer à ce haut et noble
objectif.
A son retour du Moyen Orient au terme de ses études, il a adressé
au Grand Vizir une lettre datée de juin 1935, lui demandant l'
autorisation de publier une revue culturelle
dénommée "Marrakech". Lorsqu'il a appris que sa demande
s'était heurtée à une fin de non recevoir de la part des autorités
concernées, il a élevé une vive protestation dans
une lettre
au Résident Général au ton très ferme, fustigeant la position
prise par l'Administration coloniale à l'encontre de sa requête et
estimant qu'une telle position n'était pas de nature à faire honneur à
la puissance protectrice qui s'était pourtant engagée à tout mettre en
oeuvre pour rehausser le niveau intellectuel et culturel des
populations autochtones.
"Les années vont se suivre", a-t-il notamment écrit, "les
situations conjoncturelles vont changer. L'Administration elle-même
sera appelée à revoir ses méthodes de gestion des affaires publiques,
Seul demeurera immuable le verdict que l'histoire prononcera sur cette
période que la nation marocaine est en train de subir depuis un quart
de siècle".
Puis, après s'être posé la question de savoir qui assume la responsabilité
de la régression des facultés éducatives du peuple marocain et de sa
marginalisation dans la vie intellectuelle, il n'a pas hésité à montrer du
doigt l'Autorité du Protectorat en s'adressant au Haut Commissaire de France
en ces termes:
"...une part non négligeable de cette responsabilité est à mettre sur le
compte d'un pays longtemps considéré comme une source de lumière. Aussi,
nous déplait-il de le voir prendre des mesures destinées à interdire au
peuple marocain toute démarche de nature à contribuer à son éducation et
à sa culture".
Il a par ailleurs exprimé dans cette lettre sa profonde déception de
constater que l'histoire allait inscrire dans le registre de ses jugements
que:
"la France s'est opposée à ce que la jeunesse intellectuelle apporte sa
contribution à l'émancipation du peuple marocain en lui interdisant
d'instaurer les conditions d'une infrastructure culturelle pouvant faciliter
la mise en oeuvre d'un processus éducatif susceptible de sortir nos
compatriotes de l'état de misère intellectuelle dans lequel l'Administration
du Protectorat entend sciemment les maintenir".
"Une telle situation", lit-on à la fin de la lettre, "n'est
autre que le fruit d'une politique délibérée d'une nation dont le passé et
le présent sont portés aux nues par la jeunesse marocaine qui en admire la
fécondité dans tous les domaines, et en particulier dans celui de la pensée
et des sciences humaines".
Et de conclure en ces termes:
"C'est précisément cette nation que le Représentant de la France accepte
de lui faire endosser une responsabilité aussi lourde de conséquences et que
le peuple marocain n'hésite pas à en divulguer les méfaits à travers le monde
évolué ou en cours d'évolution".
Cette lettre n'ayant pas eu l'impact souhaité, Saïd est revenu à la charge,
insistant sur le bien fondé du caractère éminemment culturel de sa demande.
Mais lorsqu'il lui est apparu que les Autorités du Protectorat n'étaient
guère disposées à lui donner suite, il s'est mis à rédiger des articles pour
le compte des principaux organes de presse du Moyen Orient afin d'informer
la nation arabe de l'évolution de la situation politique au Maroc.
Il a également fait publier une partie de ses études et de ses
recherches dans différents domaines de la culture et du savoir dans la
revue "Maghrib" que faisait publier en langue arabe à Rabat son
fondateur algérien Missa, ainsi que sur les colonnes des grands
journaux et des principales revues qui paraissaient à Tanger et dans
la zône khalifienne.
Ensuite, par
lettre
de Said à Mekki Naciri, fondateur de la revue "Almaghrib
Aljadid" (Le Maroc Nouveau) qui paraissait à Tanger, il lui a
confirmé l'accord le nommant mandataire de cette revue dans la zône
sultanienne à compter du mois de mai 1936. Il s'est mis aussitôt à
écrire aux leaders du Mouvement Nationaliste et à d'autres
personnalités politiques et hommes de lettres, leur demandant de
contribuer à enrichir avec leurs écrits les prochains numéros de cette
publication et d'émettre le cas échéant des observations ou des
suggestions de nature à apporter des améliorations à l' orientation
qui lui a été donnée.
(Lettres
se rapportant à l'activité de presse)
Au cours de cette période, Saïd mûrissait le projet de faire
paraître un journal quotidien en langue arabe. En attendant qu'il fût
statué sur la demande d'autorisation qu'il a introduite à cette fin,
il a créé à Salé "l'imprimerie Almaghrib" qui, malgré un
équipement vétuste et la composition manuelle des lettres d'imprimerie
qui y était pratiquée, a réussi à remplir sa mission, a pu former un
nombre non négligeable de linotypistes et, après l'obtention de
l'autorisation officielle d'imprimer le journal "Almaghrib", en a
assuré la parution trois fois par semaine, puis un tirage quotidien
accompagné d'un supplément littéraire hebdomadaire.
C'était le premier noyau de "l'imprimerie Al Oumnia" dont il
a pu faire l'acquisition à la place de la Mamounia à Rabat. Saïd a
ensuite créé la "Société Marocaine d'Editions" avec pour mission
de ressusciter l'héritage culturel marocain en rééditant certains
ouvrages enterrés dans les bibliothèques privées, voire dans certaines
bibliothèques publiques.
C'est ainsi que Saïd se sera préparé à remplir sa mission journalistique et
culturelle de la meilleure façon possible. Comment a-t-il accompli cette
mission? C'est ce que nous allons traiter dans une troisième partie où
nous mettrons en exergue le rôle déterminant qu'il a joué au sein du
Mouvement National, dans le cadre de la lutte pour la conquête de la
liberté de la presse.
3. Rôle de Saïd dans la lutte pour la liberté de la presse
L'année 1936 a été marquée par de multiples réunions des cadres du Comité
d'Action Nationale visant toutes à appuyer le Cahier des revendications du
Peuple Marocain auquel Saïd a été appelé à apporter sa contribution dans
le cadre d'un comité restreint composé de Mohammed Elyazidi, Haj
Omar Ben Abdeljalit, Mohammed Bouâyad et lui-même. Ce comité avait
pour mission de dresser un programme comprenant toutes les réformes dont
le Maroc avait besoin pour sortir de la crise dans laquelle il se débattait
depuis un quart de siècle.
Saïd a été parallèlement désigné, aux côtés de Mohammed Elyazidi et Brahim
El Kettani, pour faire partie d'un comité tripartite chargé par les
instances dirigeantes du Comité d'Action Nationale de poursuivre le mouvement
de revendication des libertés publiques, y compris la liberté de publication
d'une presse nationale d'expression arabe. Ce comité a aussitôt diffusé un
communiqué en date du 17 septembre 1936 dans lequel il a notemment écrit:
"Le refus opposé par l'Administration du Protectorat à toutes
les demandes individuelles qui lui ont été adressées nous a amenés à
unifier nos efforts en créant un comité de suivi composé de ceux qui
ont déposé une demande d'autorisation de fonder un journal
d'expression arabe, et en utilisant tous les moyens légaux pour forcer
la porte de la presse afin de permettre à ses promoteurs de bénéficier
de leur part de liberté dans le cadre de l'ordre et de la
justice".
En application de l'orientation tracée par le Comité de suivi des
revendications de la presse, Saïd a proposé l'adoption d'un projet
tendant à
"ouvrir
la porte de la presse". Ce projet évoluait autour de trois
volets:
- Voies et moyens pour ouvrir la porte de la presse;
- Types de journaux dont la création nécessite une mûre réflexion et un
travail en profondeur de préparation;
- Adoption d'une politique qui devra être tracée à tous les organes de
presse d'expression arabe au Maroc.
Les
activités du Comité d'Action Nationale ont été couronnés par
la tenue des assises de son 1er congrès le 25 octobre 1936 à Fès
groupant, quatre vingt dix délégués venus de toutes les grandes villes
et régions du Maroc. Il a été suivi
par une
série de meetings, le 2 novembre à Fès, le 10
novembre à Salé et il était prévu d'organiser un
troisième meeting le 17 novembre à Casablanca, mais ce dernier a été interdit à la
dernière minute.
Au cours des meetings de Fès et de Salé, placés l'un et l'autre
sous la présidence d'Allal El Fassi, qui a ouvert la séance avec un discours
d'orientation, traçant l'historique du Comité d'Action Nationale au cours des
six années de son existence et exhortant l'assistance à prendre fait et cause
pour ses principes, ses objectifs et les moyens auxquels il a eu recours pour
promouvoir les aspirations du peuple marocain à une vie de liberté et de
dignité.
C'était ensuite au tour de Saïd de prendre la parole pour insister sur la
nécessité de poursuivre l'action de revendication de la liberté de presse
afin d'amener le pouvoir en place à la reconnaître et la mettre en
pratique sans tergiversations ni retard. D'autres intervenants ont succédé
à Saïd apportant des éclaircissements sur les problèmes de l'enseignement,
la réforme de la justice, la situation politique générale, l'étude de la
situation catastrophique du paysan et les problèmes dans lesquels se
débattait le monde ouvrier.
Quant au meeting de Casablanca, il a été interdit. Allal El Fassi ,
Mohammed El Yazidi et Mohammed Mekouar ont été arrêtés, suivis de
Mohammed Hassan El Wazzani qui a manifesté son entière solidarité avec
les leaders incarcérés.
Suite à ces mesures répressives, la branche de Salé du Comité d'Action
Nationale a aussitôt organisé une manifestation de grande envergure qui a
démarré du domicile du patriote Mohammed Bekkali en direction du Mausolée
de Sidi Ahmed Hajji. Le public qui a pris part à cette manifestation était
tellement nombreux que les services de sécurité ont dû faire appel à des
renforts de police pour contrôler le cortège des manifestants.
Saïd a pris la parole dans une grande place au milieu du public qui s'y
était rassemblé, expliquant les raisons de l'organisation d'une telle
manifestation à laquelle prennent part les différentes couches de la
population de Salé, qui tiennent toutes à exprimer avec leur participation
leur solidarité agissante avec les leaders qui venaient d'être arrêtés à
Casablanca et à demander leur libération immédiate.
Il est à signaler que cette manifestation s'est elle aussi soldée par
l'arrestation des principaux dirigeants de la branche de Salé.
Ecoutons ces critiques adressées au pouvoir colonial que nous avons
extraites de l'un des discours que Saïd prononçait à l'occasion des
rassemblements du Comité d'Action Nationale au cours de l'année 1936,
rassemblements qui avaient pour but d'apporter le soutien
inconditionnel de la population au Cahier des Revendications soumis à
la haute autorité de Sa Majesté le Sultan et au pouvoir d'appréciation
du Résident Général de France à Rabat.
Après s'être posé la question de savoir s'il existe encore au monde un pays
comme le nôtre privé d'une presse libre qui défend ses intérêts, où les
associations sont inexistantes et les réunions interdites, un pays où les
demandes les plus futiles se heurtent à des fins de non recevoir et où la
corruption bat son plein à tous les niveaux, un pays où le plus petit
fonctionnaire est investi de pouvoirs exorbitants et agit en véritable
despote sans crainte d'engager sa responsabilité devant un quelconque
corps d'inspection, un pays où les gens sont incarcérés, à titre individuel
ou collectif, sans avoir commis le moindre délit et ce, dans le seul but de
réprimer leur dignité de patriotes, Saïd a poursuivi son réquisitoire qui a
éte imprimé sous le titre "Des libertés publiques"
en disant:
"Les problèmes du Maroc, mes chers compatriotes, sont légion et dépassent
tout entendement. Le temps est venu de les exposer au grand jour, d'en
afficher les images et de les divulguer de par le monde. Le temps est mûr
pour réunir une documentation sur l'ensemble de ces problèmes afin d'en
assurer une large diffusion sur le plan international. Il est temps que
le monde entier sache dans quelle ère de décadence et d'injustice vit notre
nation, ainsi que les types de traîtements qu'on lui fait subir, constate
le mal qui est en train de ronger son corps sans qu'il soit autorisé à lui
porter remède et voie vers quel destin elle s'achemine à pas de géant".
Décrivant la situation de la presse dans une note manuscrite
inédite que nous avons reprise en 4ème de couverture de l'ouvrage
"Saïd Hajji - Naissance de la presse nationale marocaine" en version
française, Saïd nous informe qu'elle se trouvait au début de son
apparition dans un état lamentable, soumise aux pires difficultés,
affrontant les exactions et une recrudescence d'injustices, devant
composer avec un milieu réactionnaire et subir une attitude
discriminatoire de toutes les administrations publiques. Il demande au
Gouvernement de lui reconnaître le droit à l'existence en la dotant
d'un cadre juridique qui puisse la mettre à l'abri de la répression et
des abus de pouvoir qui entravent l'exercice de sa mission. La note, placée
sous le titre: "Les atteintes aux libertés publiques" se termine par ce commentaire
désabusé:
"Il est temps que cessent les pratiques des saisies arbitraires et des
avertissements sans fondement. Il est temps de donner compétence de
juridiction pour toutes les affaires la concernant à des tribunaux qui
connaissent la mission de la presse et l'apprécient à sa juste valeur.
Le journaliste marocain n'est pas cet individu qui commet des crimes
relevant de la compétence des tribunaux militaires. Sa mission n'est
autre que de se mettre au service de la nation et des pouvoirs publics
en employant toutes ses ressources intellectuelles à la recherche d'une
plateforme d'entente franche et loyale entre gouvernants et gouvernés".
Mesdames, Messieurs,
Après avoir consacré le troisième volet à la participation de Saïd au
mouvement de lutte en faveur de la liberté de la presse, il nous
reste à comparer la situation de celle-ci telle qu'elle prévalait pendant
la période du Protectorat à ce qu'elle devenue au lendemain de l'indépendace
et au-delà. C'est l'objet de la dernière partie de cet exposé qui se propose
comme thème:
4. La situation de la presse entre hier et aujourd'hui.
Comparée à ce qu'elle était à l'aube de sa création au cours de la
troisième décade du siècle écoulé, la situation de la presse au
lendemain de l'indépendance et au-delà diffère de beaucoup de ce
qu'elle était pendant la période du Protectorat.
En effet, parmi les premières initiatives prises par le Maroc, il y
a lieu de noter son attachement à la Déclaration des Droits de l'Homme
bien avant l'indépendance et la ferme volonté de s'appuyer sur ses
principes pour se libérer du carcan du colonialisme. De plus, les
premières réalisations que notre pays a mises au point après avoir
recouvré sa liberté, c'était d'avoir adopté une série de textes
législatifs vers la fin de l'année 1958, qui ont été regroupés dans ce
qu'il était convenu d'appeler "le code des libertés publiques".
Ces textes ont été complétés en 1959 par "le dahir sur la procédure
pénale".
Il va sans dire que si nous comparons le régime instauré par "le
code des libertés publiques" à la situation déplorable décrite par
Saïd dans la note inédite à laquelle nous venons de faire allusion,
nous ne pourrons que considérer la liberté de la presse que nous avons
adoptée à cette époque comme un acquis parmi les principaux objectifs
du Cahier des Revendications que le citoyen marocain a obtenu grâce à
sa résistance à la politique de répression et au courage dont il a
fait preuve pendant les périodes difficiles.
Pour la première fois, la presse nationale disposait d'un cadre
juridique qui lui
garantissait la
liberté d'expression et lui permettait d'attaquer le
Gouvernement, dans la limite de la critique saine et objective, quand
il présentait certaines carences dans la gestion des affaires
publiques. Nous sommes donc en droit de dire que le Maroc d'alors
avait franchi un grand pas vers la reconnaissance à ses nationaux de
leurs droits légitimes, y compris leur aspiration à la liberté de
presse.
Jusque-là, il y avait un grand fossé entre la nouvelle situation et
le manque de liberté total qui prévalait pendant l'ère coloniale. Mais
il a fallu moins de quinze ans après l'adoption du Dahir de 1959 pour
que la procédure pénale fût soumise à une pseudo-réforme en 1974 et
dût subir une série de modifications qui l'ont entièrement vidée de sa
substance. Le texte de 1974 a introduit des dispositions transitoires
en attendant l'adoption d'un "Code de la Procédure Pénale" qui
serait mieux adapté aux procédires judiciaires instaurées par la
nouvelle réforme.
Depuis lors, nous avons assisté à un net recul dans l'énoncé de certaines
dispositions qui ont soumis les libertés à des changements radicaux tant sur
le plan du fond que de celui de la forme par rapport au texte de 1959.
Au courant des annés de plomb qui vont de 1974 à la fin du siècle, le pays
vivait sous un régime quasi dictatorial. La presse était de nouveau muselée
et exposée aux mesures répressives, bien que les faits qui lui étaient
reprochés et qui étaient sévèrement sanctionnés fussent dans la plupart des
cas d'une inconsistante futilité et ne dussent en aucune manière être
considérés comme des infractions à caractère délictuel ou criminel. Mais,
malgré cela, le journaliste était souvent incriminé à tort et traduit devant
la justice où il devait répondre d'actes d'accusation sans fondement.
On était ainsi en droit de se demander si le Maroc ne croyait aux
principes de démocratie et de liberté qu'occasionnellement et selon le
bon vouloir des gouvernants. Les conditions dans lesquelles vivait le
journaliste étaient tellement contraignantes qu'elles ne manquaient
pas de rappeler les misères de la situation décrite par Saïd dans sa
note précitée.
Le changement commençait à intervenir en 1990 avec l'institution d'un
Conseil Consultatif des Droits de l'Homme et la mise en place en 1999 d'une
Commission chargée de déterminer les indemnisations devant être accordées aux
victimes des enlèvements et de la répression perpétrés au cours des années de
plomb. En 2001, fut créé un organe chargé de règler en toute équité les
différends entre gouvernants et gouvernés. En janvier 2004, la Cour Spéciale
de Justice qui appliquait des procédures d'exception a été supprimée et ses
compétences ont été dévolues à des cours d'appel.
Sur le plan juridique, deux projets de lois ont été adoptés le 28 janvier
2004, l'un concernant la levée de l'immunité parlementaire, l'autre la
création de la Haute Cour qui sera appelée à statuer sur les délits commis
par les membres du Gouvernement dans l'exercice de leurs fonctions.
Le Code des Libertés Publiques portant sur les lois relatives au droit
d'association, de rassemblement et de la presse a fait l'objet de nombreux
amendements dont la révision du statut juridique des associations, la réforme
du Code Pénal et l'adoption d'un nouveau Code de Procédure Pénale.
Ainsi, depuis l'institution du Gouvernement d'alternance, la presse
nationale a retrouvé une certaine liberté d'expression qui lui était déniée
au cours des années de plomb. Le pays semblait s'engager dans la voie de la
démocratie et donnait les signes de vouloir résolument gagner le pari de la
modernité.
Mais ce répit n'a été que de courte durée comme l'a noté un représentant de
l'UNESCO dans un article daté du 10 juillet 2006 où il a notamment écrit:
"Quant au secteur de la presse écrite (au Maroc), limitons-nous,
en ce qui concerne les interventions plus ou moins directes du pouvoir
à:
- l'interdiction de périodiques à la crédibilité influente dans
le giron de l'opposition;
- aux fréquents recours à la saisie;
- aux procès d'opinion à l'encontre de la presse d'opposition".
A celà, il faut ajouter les récentes arrestations arbitraires de
journalistes et leur placement en garde à vue pour des durées indéterminées
et les parodies de justice dont se rendent coupables certains juges qui ne
semblent pas être pleinement conscients de l'indépendance de leur pouvoir.
Au vu des problèmes soulevés par les carences de certains acteurs de la
justice, il est temps de venir à la rescousse de la presse nationale, au
besoin en provoquant la réunion des "Etats Généraux de la Presse"
à la fois pour instaurer un débat qui serait l'occasion d'un examen de
conscience de la presse elle-même et rappeler aux pouvoirs publics, si besoin
est, que la liberté de la presse a été chèrement acquise et que la démocratie
ne peut se passer d'une presse qui s'interroge constamment sur l'originalité
et la qualité de sa mission et que son objectif est de tout mettre en oeuvre
pour entraîner une prise de conscience du public de ses lecteurs.
"Les Etats Généraux de la presse" doivent aussi faire
ressortir et admettre par les pouvoirs publics que le journaliste n'a
pas qu'un rôle de "médiation" à jouer, mais que sa fonction lui impose
d'avoir un rôle de vérification, d'analyse et de décryptage de
l'information, quitte à la soumettre à une critique objective, même si
le ton en est quelquefois dérangeant. Ce n'est qu'à ces conditions que
la presse nationale pourra amorcer un renouveau et croira dans
l'avenir de l'écrit et que le journaliste sera en mesure d'assumer son
propre destin.
Conclusion
Cette causerie sur la revendication de la liberté de la presse nous
a ainsi permis de mettre en valeur le rôle joué dans ce domaine par
Saïd Hajji en sa qualité de patriote d'avant garde et de pionnier de
la presse nationale que Robert Rézette a quaifié dans son ouvrage
sur "les partis politiques marocains" de "meilleur polémiste
de talent que connut le Maroc".
Je pense qu'il est maintenant de notre devoir, si nous voulons rejoindre de
nouveau la caravane civilisationnelle et amener notre pays à retrouver la
place qui lui revient parmi les nations avancées, de revoir toutes les
données se rapportant à l'exercice de la profession journalistique, et en
particulier le cadre juridique qui définit les droits et les obligations des
acteurs de la presse et au sein duquel le journaliste doit pouvoir exercer sa
fonction en toute liberté, tout en étant pleinement conscient de ses droits
et des responsabilités morales qui sont les siennes.
"Le journaliste se doit", écrit Saïd dans un article intitulé
"Liberté d'expression""de critiquer les images périmées de notre
société" ... Et de poursuivre plus loin: "Mais la liberté d'expression
doit se limiter au cercle des idées et englober les différents aspects de la
vie, y compris ses tendances à l'immobilisme. L'intellectuel marocain
doit respecter une certaine éthique et éviter de s'attaquer aux personnes
physiques dans ses écrits. La critique personnifiée tend à faire dévier
la discussion du domaine de la réflexion et de l'argumentation à celui des
futilités et de la calomnie. La discussion perd tout son intérêt et n'a
alors plus de raison d'être".
Pas plus, aurait-il pu ajouter, que les peines d'emprisonnement prévues dans
le Code de la Presse ne sont compatibles avec la liberté de presse et
le droit d'expression qu'elle requiert. Notre pays a intérêt à procéder
au retrait de toutes les clauses relatives aux peines d'emprisonnement
consécutives à la commission de ce que l'on a convenu d'appeler "le délit
d'expression", quitte à procéder au relèvement du montant des amendes
infligées au journaliste qui serait condamné pour un tel délit.
La liberté de la presse se manifeste non pas dans les provocations gratuites
et encore moins dans les insultes et les diffamations, mais dans le cadre du
respect mutuel, Une telle conception des rapports du journaliste avec les
situations ou les personnes objets de ses critiques ainsi qu'avec l'autorité
publique censée le contrôler nécessite une révision profonde de tous les
aspects de la profession journalistique, tant au niveau de l'éthique
professionnelle qu'à celui de la précision et de la garantie de la liberté
d'expression qui doit être, sans conteste, reconnue aux journalistes, comme
l'avait déclaré feu Mohammed V dans une formule lapidaire:
"L'information est sacrée, le commentaire est libre".
En consacrant cette causerie au disparu, nous sommes amenés à
emprunter des voies diverses et variées que son intense activité a
tracées par la force des choses dans de multiples secteurs difficiles
à regrouper dans un canevas unique.
Saïd Hajji était un militant et un patriote, un acteur associatif
et un homme d'action doué d'une expérience journalistique hors
pair.
Afin d'exprimer l'intérêt et l'admiration que je porte à son
expérience dans le domaine de l'information, je vais essayer d'aborder
quelques uns des aspects les plus saillants de cette expérience.
Mon propos dans le cadre de cette brève intervention n'est pas tant
de me livrer à une étude exhaustive et analytique complète de ce que
le défunt a accumulé comme réalisations en matière journalistique que
de dégager les traits distinctifs de sa vision de la mission de
l'information , en évoquant une série d'aspects que les chercheurs ont
convenu d'en faire des critères de base (ou prédominants) pour
éclairer les domaines et les méthodes de l'exploitation journalistique
chez le regretté Saïd Hajji. Je propose de les résumer dans les
critères suivants:
Celui qui réfléchit sur le parcours professionnel de Saïd Hajji
saisit qu'il était un acteur averti de l'information, doué d'une
vision professionnelle en plein éveil qui l'a accompagné en
permanence. Cette vision professionnelle se traduisait par les
questions qu'il se posait constamment au sujet de l'écriture
journalistique, des différents procédés de sa mise en valeur et des
moyens de la faire évoluer pour l'adapter à l'air du temps.
Telle était l'idée lancinante qui l'a poussé à essayer une série de
tentatives en s'engageant dans cinq expériences de presse manuscrites
avant d'obtenir l'autorisation officielle de publier le quotidien
d'informations "Almaghrib". C'est un journal libre, renforcé par un
supplément hébdomadaire et une revue culturelle.
Avec une telle vision professionnelle, il s'est vite rendu compte
que le journal "Almaghrib" en particulier et la presse nationale en
général ne sauraient assurer leur avenir sans une imprimerie
perfectible. Ainsi, après avoir institué "l'imprimerie Almaghrib", qui
a atteint avec un équipement traditionnel le maximum de ce que l'on
pouvait escompter d'elle sur le plan de la qualité du rendement, il a
fait l'acquisition d'une imprimerie plus performante sur le plan de la
rentabilité et créé "l'imprimerie Al Oumnia" qui a garanti la
publication quotidienne du journal "Almaghrib". Ce journal n'a pas tardé
à susciter l'intérêt de tous les milieux marocains de l'époque, surtout
après lui avoir adjoint le supplément littéraire dont la collection
constitue de nos jours un répertoire inestimable de la littérature
marocaine de la troisième décade du vingtième siècle.
Le disparu Hajji n'était pas un homme de l'information qui
improvisait ses démarches. Il avait au contraire une vision et une
conception d'un projet intégré qui lui permettait d'occuper une
position efficace sur la carte de l'information d'alors.
Il a initié un projet qui visait de transformer la vie de
l'information en fonction d'une vision fondée sur une meilleure
compréhension de la nature de l'information et de ses caractéristiques
ainsi que sur la nécessité de répondre à ses exigences.
Le combattant et grand patriote Abou Bakr Kadiri se souvient qu'un
jour on lui a posé la question de savoir quels étaient les besoins
immédiats et à venir du pays, et le regretté de répondre: une
imprimerie!
Il ne se limitait pas, dans l'accomplissement de sa mission
journalistique, comme en témoignent ses écrits, à formuler une
opinion au sujet des nouvelles et des évènements , mais il avait
tendance à procéder à l'analyse des mobiles qui sont à leur origine et
à tirer les conclusions qui pouvaient en découler, dans un style clair
et précis et une écriture fondée sur des idées et des arguments
logiques.
Ceux qu'intéresse la profession journalistique s'accordent à dire
que son style et ses méthodes d'investigation et d'analyse ont
constitué une école de l'information. d'où sont sortis plusieurs
promotions de journalistes.
Le regretté Saïd Hajji a contribué à travers le journal "Almaghrib"
à valoriser la marche du peuple et ses aspirations., en y investissant
un courage à toute épreuve et une détermination exemplaire. Il a tenu
à être le porte-parole des revendications politiques et ce, dans une
période critique marquée par l'étouffement des libertés, les
persécutions et les répressions du pouvoir colonial. C'est ce qui a
certainement poussé Abou Bakr Kadiri à qualifier le journal de
"porte-parole des aspirations du peuple marocain".
Il avait une foi inébranlable dans la fonction éducative de
l'information. Comme il l'a annoncé dans l'éditorial du premier
numéro du journal "Almaghrib" daté du 16 mai 1937, l'objectif
poursuivi par la tribune "Almaghrib" est de libérer les Marocains des
croyances et des illusions désuètes et de leur permettre d'assimiler
les connaissances de leur temps et de propager la vraie culture
susceptible d'épanouir l'esprit.
Grâce à la haute idée qu'il avait de sa mission, il remplissait une
fonction éducative et instructive à l'échelon social.
En revenant aux critères que nous avons énumérés au cours de cette
intervention, et en essayant d'en tirer les enseignements qui
s'imposent, nous finissons par nous convaincre que le regretté Saïd
Hajji était une personnalité de l'information qui a réussi, sans que
son âge ait dépassé la trentaine, à remplir le peu d'années qu'il
avait à vivre grâce au travail prodigieux et à l'esprit d'entreprise
qui ont façonné une vision de l'information d'un très haut niveau.
Nous arrivons aussi à la conclusion - et nous en sommes convaincus
- que l'expérience de Saïd Hajji restera riche d'enseignements.
Peut-être que dans sa remémoration il y aura une étincelle qui
attisera la flamme distinctive de la profession.