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le rôle de la femme dans la société marocaine

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Introduction au rapport sur l'émancipation et l'éducation de la femme au Maroc présenté au 3ème congrès de l'Association des Etudiants Musulmans d'Afrique du Nord qui devait se tenir à Fès en septembre 1933. A leur arrivée, les participants de Tunisie, d'Algérie et du Maroc ont appris que la réunion du congrès a été interdite à la dernière minute par les Autorités du Protectorat pour des raisons encore inconnues.

Le congrès s'est finalement réuni le 26 décembre de la même année à Paris. Parmi les points inscrits à l'ordre du jour, il y avait la question de l'enseignement au Maroc, le statut des enseignants mâles et femelles, l'enseignement supérieur au Maroc et à l'étranger et la situation de l'enseignement primaire, traditionnel et moderne.

N'ayant pu participer personnellement aux travaux du congrès, Saïd Hajji qui était retenu par ses études à Damas, a adressé à la Commission Préparatoire un rapport circonstancié sur la condition de la femme au Maroc pour qu'il soit présenté aux participants comme document de travail. Malheureusement, seule l'introduction a survécu aux caprices du temps.

Mes chers camarades,

  1. C'est un grand plaisir de se réunir avec les jeunes étudiants de la communauté nord africaine en France et de les entretenir de ce qui les prépare au stade de maturité auquel ils aspirent. L'occasion qui nous est offerte dans l'enceinte de cette salle où nos coeurs battent au même rythme nous fait prendre conscience qu'en tant qu'hommes appelés demain à assumer nos responsabilités, nous devons remplir la mission qui nous incombe en oeuvrant dans l'intérêt de l'unité de notre culture et de nos nourritures spirituelles, et en prenant l'engagement devant Dieu et devant nos consciences d'être toujours au service de l'intérêt général.

    L'avenir est à nous, les jeunes. Nous en tenons les rènes avec toute la force de notre identité, de notre croyance et de notre foi. Il nous incombe de mieux nous connaître les uns les autres et de nous intéresser davantage à nos problèmes communs qu'il nous faudra affronter avec courage et détermination si nous voulons nous préparer à contribuer efficacement au processus de redressement national dans nos pays respectifs.

    Nous devons nous considérer comme des soldats mobilisés pour combattre le fléau de l'analphabétisme dont souffre la population nord africaine, et inculquer à nos frères étudiants le goût de la vie qui permet à chacun de persister dans les efforts réclamés par la poursuite des études et la volonté de réussite, tout en accordant notre attention à cette autre moitié du corps social confinée dans ses quatre murs, plus près de la mort que de la vie, et en prenant soin de la sauver des griffes de la misère et de la dépravation des moeurs.

  2. La première école de la vie est le gîte familial, et le premier maître la mère éducatrice. Les dispositions naturelles du caractère et de la psychologie de l'enfant prennent racine dès la première enfance, sous l'influence du milieu qui l'environne, et l'accompagnent tout au long de sa vie.

    Comme je suis au regret de voir la situation peu enviable de la femme marocaine, alors que nous lui devons de nous avoir élevés et d'avoir été pour nous la pièce maîtresse de notre éducation de base. Comme je suis peiné de voir la femme marocaine dans cet état, alors qu'elle ne porte pas seulement un enfant, mais toute une nation.

    Je vous conjure, mes chers camarades, au nom de la foi patriotique qui nous anime, d'examiner attentivement la situation de la femme dans notre pays pour apprécier à leur juste valeur les efforts énormes qu'elle déploie pour inculquer dans l'esprit de nos enfants le goût de vivre et leur prêcher le courage, et mieux vous rendre compte sur quel concept éducationnel elle se fonde pour forger leur jeune cerveau et les préparer dans leur ascension vers les hauts sommets de la culture et de la maturité. Assurément, nous sommes là devant une situation qui rend triste et fait mal.

  3. Nous devons nous entraider, nous dont le sang de la jeunesse circule dans nos veines, pour éloigner le danger et nous faire une idée plus digne de la place de la femme dans notre société.

    Notre devoir est de l'éduquer et de lui donner la formation nécessaire pour qu'elle remplisse sa mission dans de bien meilleures conditions. En agissant ainsi, nous aurons semé la première graine d'une nouvelle existence.

    Nous devons nous mobiliser pour réclamer la création d'établissements scolaires pour les filles, et entourer cette création d'une vaste propagande pour montrer l'importance que la nation accorde à l'éducation de l'élément féminin et administrer la preuve que le peuple marocain veut combler son retard et accueille cet évènement avec beaucoup de ferveur et d'enthousiasme.

    L'idée de l'éducation de la femme doit mûrir dans les esprits afin de nous permettre de rattraper une grande partie du temps que nous avons perdu en dormant du sommeil de l'injuste.

    Ce devoir nous incombe à nous les jeunes. Nous ne pourrons en aucune manière prétendre à une vie meilleure à l'avenir si nous ne prenons pas les initiatives qui s'imposent et ne mobilisions pas nos énergies et notre savoir-faire pour les faire aboutir.

    Mais, pour que cette idée se réalise de manière sérieuse sur le plan pratique, il appartiendra à chacun d'entre nous de faire de son domicile une école pour les membres de sa famille et de consacrer une heure ou deux par jour à leur instruction et leur éducation, sans attendre que l'idée mûrisse et que la décision soit enfin prise pour ouvrir les établissements scolaires pour filles.

    Mettons-nous donc à l'ouvrage et empressons-nous. Sinon, malheur à nos foyers où notre vie prend racine et qui sont le petit monde de chacun d'entre nous.

  4. Nos ancêtres - que Dieu leur pardonne - se sont complètement désintéressés du sort de la femme et l'ont considérée comme un objet qui faisait partie du mobilier domestique, donnant l'impression d'oublier les traces qu'elles laissent dans l'esprit de tout un chacun et l'influence incontestable qu'elles exercent sur l'ensemble de la communauté humaine grâce à leur rôle éducateur au premier stade de la vie.

    Comment s'étonner dès lors que nous en soyions arrivés à ce niveau de déchéance et de régression de notre destinée? Nous avions les moeurs les mieux policées lorsque la femme était admise à assumer ses responsabilités vis-à-vis de son foyer et qu'elle enseignait à ses enfants le respect des valeurs et leur inculquait l'esprit d'une conduite imprégnée d'actions vertueuses et méritoires. Nous ne devons jamais oublier les grands sacrifices que la mère éducatrice fait pour l'instruction de ses enfants.

    La femme marocaine a joué un rôle de premier plan dans l'histoire de son pays. Elle était le bras fort de l'Etat en maintes occasions. Il suffit de jeter un regard sur cette université de renom international, "la Karaouiyine", pour se rappeler qu'elle a été fondée par une femme. Je me limiterai ici à citer un autre exemple, celui de "la Kahina" dont le nom évoque le courage et la force de caractère, cette introduction ne me parmettant pas d'entrer dans plus de détails.

    Telle est notre conception du rôle que doit jouer la femme dans la société marocaine par les temps qui courent. Nous voudrions qu'elle retrouve son lustre et sa gloire pour faire renaître le prestige de sa patrie et la dignité de son peuple.

  5. L'on ne peut que s'étonner que la condition de la femme chez nous soit tombée au plus bas degré de l'avilissement, alors que notre religion est l'Islam, qui a sauvé la femme du précipice de la déchéance et lui a garanti une place privilégiée auprès de l'homme, après qu'elle ait été sous son entière dépendance et n'avait aucune personnalité.

    L'Islam a rendu justice à la femme, lui a permis de jouir de ses droits et lui a ouvert la porte de l'instruction et de l'éducation. Ce sont là autant de prescriptions qu'il a prêchées et auxquelles il a appelé avec chaleur.

    Nous avons respecté ces prescriptions au Maroc pendant une très longue période; puis, nous les avons ignorées par apathie et indolence, et en fin de compte, nous avons prétendu que c'est la religion elle-même qui est à l'origine du non respect de ses propres enseignements, alors qu'elle est totalement innocente de tout ce qu'on lui attribue.

    Quel est ce texte parmi les textes sacrés de notre religion qui interdit à la femme de s'éduquer et de se cultiver? Quel est ce verset du Coran qui prescrit à l'homme, serait-ce de manière implicite, de s'opposer à l'éducation de la femme et à son instruction, mes chers camarades?

Tout ceci n'est que le résultat de ce à quoi nous a conduits notre état de régression et d'immobilisme qui se traduit par une méconnaissane éhontée de l'apport de la femme sur le plan de l'éducation qu'elle dispense aux blés en herbe pour les préparer à l'âge adulte et à la lutte perpétuelle.

Nous avons tout intérêt à revenir au Livre sacré et à la tradition du prophète pour appliquer à la femme les recommandations qui s'y trouvent. Ce faisant, nous rendrons le plus grand des services à notre patrie ainsi qu'à notre religion.

Je suis assez réaliste pour ne pas aller jusqu'à demander que la femme marocaine bénéficie d'une liberté absolue et jouisse des droits politiques, comme le préconise un courant de la jeunesse de notre pays, à l'instar de certaines nations arabes et orientales. Je suis convaincu du rôle éminent qui lui est dévolu, et que personne d'autre qu'elle ne saurait remplir quels que soient les efforts qu'il sera appelé à déployer.

Je pense, pour ma part, que la femme en tant que femme, est un élément indispensable, non pas pour entrer en compétition avec l'homme sur le terrain social, mais pour remplir cette mission que la nature lui a assignée.

Mais mon souci est qu'elle soit bien éduquée, bien au courant de tout ce qui se passe dans le monde et en pleine maîtrise des affaires domestiques, qu'elle inculque dans l'esprit de ses enfants le respect des valeurs et qu'elle fortifie en eux la foi patriotique qui est la base de la probité et de la droiture.

Voilà ce que nous attendons, à l'heure actuelle, de la femme marocaine. Nous sera-t-il possible de passer au stade de l'exécution? Fasse Dieu que notre voeu soit exaucé.[5]

Mes chers camarades

Je vous ai présenté une brève introduction à mon rapport sur la condition de la femme marocaine que je soumets à votre analyse, et dont je souhaite qu'il fasse l'objet de recommandations de votre congrès. Dieu est garant de votre succès.



[5] Il est utile de rappeler que ce texte était destiné à un congrès qui s'est réuni en décembre 1933, i.e. en pleine période de mutation de la société industrielle occidentale, où la condition de la femme posait des problèmes d'ordre politique, juridique et professionnel auxquels il n'était pas encore trouvé de solution. Ce n'est qu'en 1936, et plus tard en 1944, que la femme française pouvait participer à l'activité productive; et il a fallu attendre 1945 pour qu'elle se voie reconnaître ses droits politiques.

Aux Etats Unis, pendant cette même période, beaucoup de progrès ont été accomplis. Un nombre significatif de femmes a adhéré aux organisations syndicales. Leur participation au marché du travail a considérablement augmenté pendant les deux guerres au cours desquelles elles étaient appelées à occuper les postes de travail laissés vacants par les hommes qui étaient appelés sous les drapeaux. Le 19ème amendement a reconnu le droit de vote aux femmes en 1920, après 70 ans de lutte au cours desquels quelques Etats ont reconnu aux femmes le droit de vote sans réserve, d'autres ne l'ont reconnu que partiellement, tandis qu'un 3ème groupe d'Etats l'a purement et simplement rejeté. L'amendement sur l'égalité des droits proposé en 1923 par le parti national féminin visant l'établissement d'une protection égale couverte par la loi et ne faisant aucune distinction de race, de religion et de sexe, n'a pas encore été adopté à ce jour malgré plusieurs efforts indiquant que la lutte pour l'égalité totale reste encore un but inachevé. (note du traducteur)


Raouf Hajji.